Aoua Keïta entre militantisme anticolonial, émancipation féminine et construction nationale au Mali.

Mots-clés : Aoua Keïta · Mali · décolonisation · féminisme africain · RDA · histoire politique · Présence Africaine

I. Introduction

L’historiographie de la décolonisation africaine a longtemps souffert d’un double angle mort : l’effacement des trajectoires féminines d’une part, et la marginalisation des figures politiques non étatiques d’autre part. Aoua Keïta incarne de manière exemplaire ces deux formes d’invisibilisation. Née à Bamako en 1912, sage-femme de profession, militante du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) et première femme élue à une assemblée législative en Afrique de l’Ouest francophone, elle constitue l’un des cas les mieux documentés — et les plus sous-étudiés — de leadership féminin dans la période de transition vers l’indépendance.1

Les travaux de Schmidt (2005), de Wipper (1972) et plus récemment de Barthélémy (2010) ont commencé à combler ce vide historiographique, mais Keïta reste absente des manuels scolaires dans la majorité des pays d’Afrique subsaharienne et peu citée dans les synthèses générales consacrées aux indépendances africaines.2 La présente rédaction se propose de restituer sa trajectoire dans toute sa complexité, en articulant les niveaux biographique, organisationnel et politique.

Nous nous appuyons principalement sur son autobiographie Femme d’Afrique — La vie d’Aoua Keïta racontée par elle-même, publiée en 1976 aux éditions Présence Africaine à Paris, ainsi que sur les archives du RDA et la littérature secondaire disponible en français et en anglais.

II. Itinéraire d’une pionnière : formation et contexte socio-historique

2.1 Une enfance au carrefour de deux mondes

Aoua Keïta naît en 1912 à Bamako, capitale administrative du Soudan français, territoire intégré à l’Afrique Occidentale Française (AOF) depuis 1890. Son père, fonctionnaire de l’administration coloniale, appartient à cette mince couche d’Africains ayant accès à l’instruction française sans pour autant être coupé de ses appartenances culturelles mandingues.3 Cette double socialisation constitue le premier facteur explicatif de la singularité de Keïta : elle dispose d’outils intellectuels et institutionnels que peu de femmes de sa génération possèdent, tout en conservant un enracinement communautaire profond qui alimentera son militantisme de terrain.

La période de l’enfance et de l’adolescence de Keïta correspond à une intensification de la présence française en AOF et à l’essor, encore fragile, d’une presse africaine francophone. Des voix comme celles de Lamine Guèye au Sénégal ou de Blaise Diagne à Paris commencent à formuler les premières revendications d’égalité politique.4 C’est dans ce contexte d’ébullition intellectuelle contenue que la jeune Bamakoise effectue sa scolarité primaire, avant de rejoindre l’École africaine de médecine et de pharmacie de Dakar.

2.2 La formation de sage-femme à Dakar : une émancipation par le savoir

En 1931, Aoua Keïta obtient son diplôme de sage-femme — l’une des rares professions médicales ouvertes aux femmes africaines dans l’AOF coloniale.5 Comme le souligne Barthélémy (2010) dans son étude sur les sages-femmes africaines en situation coloniale, cette formation à Dakar constitue bien plus qu’une qualification professionnelle : c’est l’accès à une mobilité géographique, à un revenu, et à une autorité sociale que le statut ordinaire des femmes africaines de l’époque ne permettait pas d’envisager.6

Keïta exercera successivement à Gao, Markala, Ségou et Bamako, des postes d’affectation souvent vécus par les fonctionnaires comme des punitions — notamment pour les militantes politiques que l’administration coloniale cherche à éloigner de leurs réseaux.7 Elle transformera systématiquement ces relégations en opportunités d’organisation, constituant dans chaque lieu d’exercice des noyaux militants féminins qui alimenteront plus tard les structures du RDA.

III. L’engagement au sein du RDA : organiser les femmes pour libérer l’Afrique

3.1 Le RDA et la question féminine

Fondé en octobre 1946 à Bamako sous l’impulsion de Félix Houphouët-Boigny, le Rassemblement Démocratique Africain constitue le principal mouvement politique panafricain de la période de décolonisation en AOF.8 Affilié initialement au Parti communiste français, le RDA mène une politique de mobilisation de masse qui le distingue des partis notabiliaires concurrents. Aoua Keïta s’y engage dès sa fondation et y occupe rapidement une position d’organisatrice.

La question de la participation des femmes au RDA est, dès le départ, l’objet de tensions internes. Si la direction du mouvement accepte rhétoriquement l’égalité de principe, la pratique organisationnelle reconduit les hiérarchies de genre traditionnelles.9 C’est précisément contre cette contradiction que Keïta va développer une stratégie d’organisation autonome des femmes, en créant des sections féminines du RDA dans chaque localité où elle exerce, sans attendre les autorisations de la direction masculine.

3.2 Une stratégie de mobilisation originale

L’originalité de la méthode de Keïta réside dans l’articulation entre espace sanitaire et espace politique. Ses consultations prénatales et ses tournées de vaccination constituent des points de rassemblement où les femmes, dans un cadre jugé socialement acceptable, peuvent être informées, discuter et s’organiser.10 Schmidt (2005), dans son étude des femmes dans la politique guinéenne sous le RDA, note ce même phénomène chez les militantes de la section guinéenne — mais c’est Keïta qui en aura théorisé le plus explicitement la dimension stratégique dans son autobiographie.11

Les activités militantes de Keïta lui valent plusieurs sanctions administratives de la part des autorités coloniales françaises. En 1951 notamment, elle est mutée de Bamako à Ségou, loin de son réseau militant, à la suite d’un meeting politique jugé subversif.12 Cette répression souligne à la fois la menace que représente son activisme aux yeux de l’administration et l’efficacité réelle de ses méthodes d’organisation.

IV. 1959 : première femme élue dans une assemblée législative d’Afrique de l’Ouest francophone

En 1959, dans la dernière phase du processus de décolonisation engagé par la loi-cadre Defferre de 1956, le Soudan français organise des élections à son Assemblée législative. Aoua Keïta y est candidate sur la liste de l’Union Soudanaise-RDA et est élue, devenant ainsi la première femme à siéger dans un parlement en Afrique de l’Ouest francophone.13 Son élection précède de plusieurs années l’accession des femmes à des mandats parlementaires dans plusieurs pays européens et témoigne de la spécificité du processus de décolonisation soudanais.

À l’Assemblée, Keïta s’attache à faire adopter des mesures concrètes : interdiction du mariage forcé, amélioration des structures de santé materno-infantile, généralisation de la scolarisation des filles.14 Son action parlementaire illustre une conception de la politique comme prolongement direct du travail social de terrain — une continuité que son parcours de sage-femme militante avait rendue naturelle.

L’accession à l’indépendance du Mali (sous le nom de Fédération du Mali, puis de République du Mali dès 1960) marque simultanément un aboutissement et une désillusion. Comme de nombreuses militantes de la période, Keïta constatera que l’indépendance politique formelle ne s’accompagne pas d’une transformation profonde des rapports de genre au sein de l’État malien nouvellement constitué.15

V. Femme d’Afrique (1976)

Publiée en 1976 aux éditions Présence Africaine — maison fondée en 1947 à Paris par Alioune Diop et figure majeure de l’intellectualité africaine et caribéenne —, l’autobiographie d’Aoua Keïta constitue un document de première importance pour l’histoire de la décolonisation vue de l’intérieur.16 Le texte est à la fois mémoire personnelle, témoignage politique et plaidoyer féministe.

D’un point de vue méthodologique, l’autobiographie comme source pose des questions classiques d’interprétation : reconstruction a posteriori, sélection mémorielle, rhétorique de la justification.17 Ces limites ne diminuent pas sa valeur heuristique : aucun autre document ne donne accès avec une telle richesse de détail aux rouages internes de la mobilisation politique féminine dans l’AOF de la période 1945–1960. Comme l’écrit Wipper (1972), les sources produites par les femmes africaines sur leur propre action politique sont si rares qu’elles méritent une attention analytique particulière, précisément en raison de leur singularité.18

Femme d’Afrique reste à ce jour peu traduit et peu commenté dans les études académiques internationales. Son absence des curricula universitaires africains et européens est symptomatique de la relégation persistante des figures féminines dans les canons de l’histoire africaine.19

VI. Conclusion

La trajectoire d’Aoua Keïta défie les catégories binaires qui ont longtemps structuré l’historiographie de la décolonisation : acteur/spectateur, politique/social, moderne/traditionnel. En articulant pratique sanitaire, organisation militante et mandat parlementaire, elle incarne une conception holiste de l’action politique qui n’a pas fini d’interpeller les sciences sociales.

Son cas soulève en outre une question théorique que l’histoire des femmes et les études postcoloniales ont mise en lumière sans l’épuiser : celle de l’agentivité des femmes africaines dans des contextes de domination conjuguée — coloniale et patriarcale. Keïta ne subit pas ces contraintes : elle les utilise comme leviers, transformant ses relégations en terrains de mobilisation et ses consultations médicales en espaces politiques.

Une recherche approfondie dans les archives de l’AOF déposées aux Archives nationales du Sénégal à Dakar, ainsi que dans les archives du RDA, permettrait de compléter et de nuancer le tableau que l’autobiographie et la littérature secondaire actuelle nous donnent à voir. C’est là un chantier que les historiens du Mali et de l’Afrique de l’Ouest ont tout intérêt à ouvrir.


Notes

1.Sur les angles morts de l’historiographie de la décolonisation, voir Frederick Cooper, Africa since 1940. The Past of the Present, Cambridge University Press, 2002, p. 5–12 ; et Ousmane Kobo, « Reconstructing African Political Histories », African Studies Review, vol. 54, n° 1, 2011, p. 1–18.

2.Elizabeth Schmidt, Mobilizing the Masses: Gender, Ethnicity, and Class in the Nationalist Movement in Guinea, 1939–1958, Heinemann, 2005 ; Audrey Wipper, « African Women, Fashion, and Scapegoating », Canadian Journal of African Studies, vol. 6, n° 2, 1972, p. 329–349 ; Pascale Barthélémy, Africaines et diplômées à l’époque coloniale (1918–1957), Presses universitaires de Rennes, 2010.

3.Aoua Keïta, Femme d’Afrique — La vie d’Aoua Keïta racontée par elle-même, Présence Africaine, Paris, 1976, p. 17–25. Sur la figure du fonctionnaire africain en AOF, voir Mamadou Diouf, L’historiographie indienne en débat, Paris, Karthala, 1999.

4.Pour le contexte politique de l’AOF dans les années 1920–1940, voir Ruth Schachter Morgenthau, Political Parties in French-Speaking West Africa, Oxford, Clarendon Press, 1964, chap. 2.

5.Keïta, op. cit., p. 38. Sur les formations sanitaires coloniales pour les femmes africaines, voir Barthélémy, op. cit., p. 89–124.

6.Barthélémy, op. cit., p. 96 : « La sage-femme africaine diplômée représente une figure sociale ambivalente : émancipée par le savoir et le salaire, elle reste néanmoins assignée à un rôle de médiatrice entre l’institution coloniale et les populations locales. »

7.Keïta, op. cit., p. 120–145 (sur l’affectation à Gao) et p. 198–210 (sur la mutation à Ségou en 1951).

8.Sur le RDA, voir Tony Chafer, The End of Empire in French West Africa, Berg, Oxford, 2002, p. 78–112 ; et Morgenthau, op. cit., chap. 7.

9.Schmidt, op. cit., p. 67 : « Malgré une rhétorique officielle d’égalité, les structures du RDA reproduisaient à l’intérieur du mouvement les hiérarchies de genre qui prévalaient dans la société coloniale. »

10.Keïta, op. cit., p. 157–162. Voir également Gracia Clark, « Gender and Profiteering: Ghana’s Market Women as Devoted Mothers and “Human Vampire Bats” », dans Wicked Women and the Reconfiguration of Gender in Africa, Heinemann, 2002, p. 293–311.

11.Schmidt, op. cit., p. 101–108 (section « Women’s Spaces as Political Spaces »).

12.Keïta, op. cit., p. 203–207. L’auteure décrit en détail les circonstances de cette mutation et son refus initial d’obtempérer avant d’être contrainte de céder à l’injonction administrative.

13.Voir Kathleen Sheldon (dir.), Historical Dictionary of Women in Sub-Saharan Africa, Scarecrow Press, 2005, notice « Keïta, Aoua », p. 140–141 ; et Susan Geiger, « Women and African Nationalism », Journal of Women’s History, vol. 2, n° 1, 1990, p. 227–244.

14.Keïta, op. cit., p. 281–295 (chapitre « À l’Assemblée »). Sur la question du mariage forcé dans les législations de transition, voir Barbara Cooper, Marriage in Maradi: Gender and Culture in a Hausa Society in Niger, 1900–1989, Heinemann, 1997.

15.Ce constat est largement partagé dans la littérature. Voir entre autres Amina Mama, « Sheroes and Villains: Conceptualizing Colonial and Contemporary Violence Against Women in Africa », dans M. Jacqui Alexander et Chandra Talpade Mohanty (dir.), Feminist Genealogies, Colonial Legacies, Democratic Futures, Routledge, 1997, p. 46–62.

16.Sur Présence Africaine et son rôle dans la production intellectuelle africaine et caribéenne, voir Brent Hayes Edwards, The Practice of Diaspora: Literature, Translation, and the Rise of Black Internationalism, Harvard University Press, 2003, chap. 5.

17.Sur l’épistémologie des sources autobiographiques en histoire africaine, voir Isabel Hofmeyr, « We Spend Our Years as a Tale that is Told »: Oral Historical Narrative in a South African Chiefdom, Heinemann, 1993, introduction.

18.Wipper, op. cit., p. 330 : « In the absence of written records by African women themselves, every autobiographical account represents a primary source of exceptional value for the historian. »

19.Voir la recension critique de Mbye Cham, « African Literature and the Question of Orality », Research in African Literatures, vol. 23, n° 1, 1992, p. 3–16 ; et Obioma Nnaemeka (dir.), Sisterhood, Feminisms and Power: From Africa to the Diaspora, Africa World Press, 1998.

Un commentaire sur “Aoua Keïta entre militantisme anticolonial, émancipation féminine et construction nationale au Mali.

Laisser un commentaire

Choisissez la monnaie
EUR
GNF