Le Nil, ce fleuve-monde, a toujours été la mesure du temps et de la vie. Pendant des millénaires, son cours a dessiné la civilisation, depuis les hauts plateaux éthiopiens jusqu’aux terres arides d’Égypte. Aujourd’hui, cependant, le rythme immuable du fleuve est bousculé par une nouvelle réalité d’acier et de béton : le Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne (GERD). Ce projet n’est pas qu’une simple œuvre d’ingénierie ; il est un cri de souveraineté lancé par l’Éthiopie, un monument dressé contre un ordre hydro-hégémonique hérité du colonialisme, mais aussi une source d’anxiété existentielle pour les nations en aval, l’Égypte et le Soudan. Pour comprendre l’onde de choc que ce barrage génère en 2025, il faut refuser les simplifications et plonger dans l’histoire, les chiffres de l’ingénierie, les calculs économiques et les arcanes de la géopolitique régionale. Le GERD force l’Afrique à reconsidérer non seulement le partage de ses ressources, mais l’essence même de son développement.
L’éternel fleuve : Histoire et symbole de l’hydro-hégémonie

Le Nil, long de plus de 6 600 kilomètres, est alimenté à 85% par le seul Nil Bleu, prenant sa source dans le lac Tana, sur les hauts plateaux éthiopiens. Ce fait hydrologique fondamental a toujours été en contradiction avec la réalité géopolitique, façonnée par l’histoire coloniale.
L’histoire des eaux du Nil est celle d’une iniquité programmée. Les accords coloniaux de 1929 et de 1959, signés respectivement sous et après l’hégémonie britannique, ont accordé à l’Égypte un droit de veto virtuel sur tout projet de développement sur le Nil et garanti l’essentiel du débit annuel. Ces traités, qui excluaient l’Éthiopie – pays jamais colonisé – de toute négociation et de tout droit d’utilisation significatif de la ressource qui prend naissance sur son sol, sont le socle de ce que l’on nomme l’hydro-hégémonie égyptienne. Pendant des décennies, cette domination a figé le statu quo : l’Éthiopie, malgré les sécheresses récurrentes et une population croissante, était contrainte à l’inaction. Cette situation alimentait un sentiment profond d’injustice historique.
La situation d’injustice historique a été résumée par les mots de l’Empereur Haile Selassie, qui, dans un autre contexte, a souligné un impératif d’action qui résonne avec le GERD : « A travers l’histoire, c’est l’inaction de ceux qui aurait pu agir, l’indifférence de ceux qui savaient, le silence de la voix de la justice quand elle comptait le plus qui a rendu possible le triomphe du Mal. » L’Éthiopie, en construisant le GERD, met fin à cette inaction historique.
Sur ces terres, plusieurs populations dépendent du bassin du Nil. En Éthiopie, les régions Amhara, Oromia et Benishangul-Gumuz (où est construit le barrage) abritent des communautés qui peinent à accéder à l’électricité et voient dans l’eau une ressource non seulement vitale, mais un potentiel économique inexploité. En aval, l’Égypte dépend à 97 % du Nil pour son agriculture, son industrie et l’eau potable de ses 110 millions d’habitants, faisant de la gestion du fleuve une question de sécurité nationale existentielle. Le Soudan, pris entre deux feux, dépend également du fleuve, mais sa position intermédiaire lui confère des intérêts plus nuancés, notamment en matière de régulation des inondations et d’irrigation.
La construction du Barrage de la Renaissance est donc le détonateur d’un changement paradigmatique. Elle marque la fin, ou du moins le défi majeur, de l’hégémonie égyptienne sur l’utilisation du fleuve, une étape cruciale vers la réappropriation par les États africains de leurs ressources naturelles, un impératif que le penseur camerounais Achille Mbembe a décrit comme la « nécessité de sortir de l’économie de la rente pour construire des États véritablement souverains ».

Le gigantisme au service de la Renaissance : Dimensions et ambitions du GERD
Le projet du Barrage de la Renaissance Éthiopienne n’est pas né d’une décision isolée, mais d’une décennie de planification stratégique culminant avec le début des travaux en 2011, sous l’impulsion du Premier ministre Meles Zenawi. Il est un symbole de la fierté nationale et de la doctrine “Ityopp’ya täqdem (ኢትዮጵያ ቅደሚ)“ qui signifie : L’Éthiopie d’abord.
Sur le plan technique, le GERD est un exploit. Avec une hauteur de 145 mètres et une longueur de 1 780 mètres, sa caractéristique la plus impressionnante est la taille de son réservoir. Conçu pour stocker près de 74 milliards de mètres cubes (Mm³) d’eau (soit plus que le débit annuel total du Nil Bleu), le barrage est destiné à abriter la plus grande centrale hydroélectrique d’Afrique. Sa capacité installée est de plus de 5 150 mégawatts (MW).
Le financement du GERD est une histoire de souveraineté économique. Face au refus catégorique de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et d’autres institutions internationales de soutenir le projet sous la pression diplomatique de l’Égypte, l’Éthiopie a pris le pari d’un financement autonome. Les moyens mis en œuvre sont colossaux et reposent sur des emprunts obligataires souscrits par la diaspora et les citoyens éthiopiens, qui ont investi des mois de salaire, transformant le projet en une cause nationale unificatrice. À cela s’ajoutent des fonds publics réaffectés via des coupes budgétaires, ainsi que des prêts chinois cruciaux pour l’achat d’équipements électriques et l’expertise technique, notamment par l’intermédiaire de grandes entreprises de construction internationales.
Cette mobilisation financière s’est doublée d’une mobilisation humaine massive. Selon l’entrepreneur principal, le groupe italien Webuild, le chantier a mobilisé en moyenne 12 000 travailleurs, dont environ 90 % étaient des Éthiopiens. Le GERD n’est donc pas seulement un projet financé par la nation, il est aussi un projet construit par elle, devenant le plus grand pôle d’emploi et de transfert de compétences du pays.
Le coût total du barrage est estimé à plus de 5 milliards de dollars américains. Cette somme, mobilisée en grande partie sans l’aide occidentale, symbolise l’émergence d’une capacité africaine à réaliser des projets d’infrastructure majeurs, malgré les obstacles diplomatiques et financiers.
La promesse éthiopienne : Bénéfices et leviers de développement
Les bénéfices attendus du GERD sont la pierre angulaire de la stratégie éthiopienne de développement à long terme. Ils transcendent la simple production électrique pour englober des objectifs de stabilité, de croissance et d’influence régionale.
Le bénéfice le plus immédiat est, bien sûr, l’électrification et le saut énergétique qu’il représente pour l’Éthiopie et, par extension, pour la Corne de l’Afrique. La capacité nominale du GERD, fixée à 5 150 mégawatts (MW), devrait permettre une production annuelle estimée, de manière conservatrice, à plus de 20 000 gigawatts-heures (GWh) (ou 20 TWh), ce qui équivaut à plus du double de la production annuelle d’électricité du pays avant l’achèvement du projet. Cette augmentation vise à résoudre l’un des paradoxes les plus criants de l’Éthiopie : être le château d’eau de l’Afrique, mais un pays dont 60 % de sa population, soit environ 78 millions de personnes en 2025, n’a toujours pas un accès fiable à l’électricité.
L’impact domestique et régional par habitant
La mise en service complète du barrage représente, pour l’Éthiopie, un bond spectaculaire dans la consommation d’énergie disponible par citoyen. Avant le GERD, la consommation d’électricité par habitant en Éthiopie stagnait autour de 100 à 120 kilowatts-heures (kWh) par an, se classant parmi les plus faibles du monde et caractérisant une pénurie chronique qui entravait l’industrialisation. Grâce à la production de 20 TWh du GERD (en sus de la production existante), l’apport théorique se chiffre à près de 147 kWh supplémentaires par habitant (basé sur une population estimée à 136 millions d’habitants en 2025), multipliant de fait par plus de deux l’accès à une énergie moderne et permettant de réduire drastiquement le délestage.
Au-delà des frontières, le GERD est conçu pour transformer l’Éthiopie en un hub énergétique régional grâce au vaste réseau de l’Eastern Africa Power Pool. L’exportation du surplus d’électricité est un objectif économique majeur, visant à générer des devises étrangères essentielles. En projetant une capacité d’exportation d’environ 50 % de la production totale (soit 10 TWh), cette énergie est destinée aux pays voisins déjà connectés ou en voie de l’être, notamment le Soudan, Djibouti, le Kenya et le Soudan du Sud. La population totale des pays qui bénéficieront directement de cet apport énergétique (soit environ 250 millions d’habitants dans la Corne de l’Afrique et au-delà) verra théoriquement une augmentation de la disponibilité énergétique. Bien que cette énergie se répartisse de manière inégale et qu’elle serve principalement à la stabilisation des réseaux et au commerce interétatique, ce potentiel d’exportation de 10 TWh représente un apport massif qui réduit la dépendance régionale aux sources d’énergie plus coûteuses et polluantes.
Projections de recettes à l’exportation et rentabilité
L’objectif de transformer l’Éthiopie en « hub énergétique régional » ne repose pas seulement sur l’approvisionnement des voisins, mais sur la génération de devises étrangères cruciales pour l’économie nationale et le remboursement des obligations.
En projetant une capacité d’exportation de 10 TWh par an (la moitié de la production totale estimée du GERD), les recettes potentielles se chiffrent en centaines de millions de dollars. En se basant sur un prix de vente moyen de l’électricité en Afrique de l’Est, généralement estimé entre 5 et 10 US cents (0,05 $à 0,10$) par kilowattheure (kWh) pour les contrats interétatiques, la projection annuelle se situe entre 500 millions et 1 milliard de dollars américains.
- Projection conservatrice (à 0,05 $/kWh) : 10 milliards de kWh x 0,05 $ = 500 millions de dollars US.
- Projection optimiste (à 0,10 $/kWh) : 10 milliards de kWh x 0,10 $ = 1 milliard de dollars US.
Ces revenus d’exportation sont vitaux. Ils garantissent la rentabilité financière à long terme du projet, dont le coût total est de 5 milliards de dollars. En atteignant ne serait-ce que la borne basse de 500 millions de dollars par an, l’Éthiopie pourrait potentiellement rembourser le coût d’investissement total en une décennie. Cette capacité d’autofinancement et de remboursement prouve la viabilité économique de la doctrine de souveraineté économique adoptée par Addis-Abeba face au rejet initial des bailleurs de fonds internationaux.

Les bénéfices à court et long terme
Les bénéfices se déploient sur deux horizons distincts :
À court terme (0-5 ans après la mise en service) : Le bénéfice principal pour l’Éthiopie est la réduction immédiate du délestage et la stabilisation du réseau électrique national, offrant des heures de fonctionnement plus fiables aux petites et moyennes entreprises. Pour le Soudan, l’avantage le plus tangible est la régulation saisonnière des inondations, protégeant les populations et les terres agricoles, ainsi que l’accès à une électricité importée à coût potentiellement plus bas que la production thermique locale. Ces apports rapides sont cruciaux pour la résilience économique et sociale.
À long terme (10 ans et plus) : Le GERD devient le véritable moteur de l’industrialisation éthiopienne, permettant aux grandes zones industrielles de fonctionner à pleine capacité et d’attirer des investissements étrangers. Il assure l’autonomie énergétique stratégique du pays et fournit une source de revenus stable, permettant le remboursement de la dette et le financement d’autres projets d’infrastructures. Pour la région, le bénéfice s’étend à une intégration économique accrue grâce à la vente d’énergie, une réduction significative de l’empreinte carbone régionale (en remplaçant les centrales thermiques par de l’hydroélectricité propre), et une plus grande stabilité politique découlant d’une prospérité partagée, confirmant la conviction de l’historien africain Joseph Ki-Zerbo qui affirmait que « Le développement n’est pas l’alignement sur autrui, mais l’éclosion de soi-même ».
Au-delà de l’énergie, le GERD est présenté comme un outil de gestion des ressources en eau. En régulant le flux du Nil Bleu, le barrage peut potentiellement atténuer les inondations saisonnières qui ravagent régulièrement le Soudan. Le réservoir offre également des possibilités d’irrigation, bien que l’Éthiopie insiste sur le fait que l’hydroélectricité reste son objectif premier. Enfin, l’infrastructure crée un réservoir d’eau douce substantiel, essentiel pour la résilience du pays face aux chocs climatiques et aux sécheresses, permettant une meilleure gestion des pénuries d’eau dans les années à faible pluviométrie.
L’objectif ultime est le développement économique régional et national. Le GERD doit contribuer à l’autonomie stratégique de l’Éthiopie, lui permettant de s’affirmer comme une puissance motrice en Afrique de l’Est.
L’épée de Damoclès : Les enjeux existentiels et les risques en aval
Les promesses éthiopiennes s’entrechoquent violemment avec les craintes, bien réelles, des pays en aval. Les conflits autour du projet se concentrent sur la vitesse de remplissage du réservoir et la gestion des sécheresses futures.
Pour l’Égypte, l’enjeu est existentiel. Une réduction même temporaire du débit du Nil pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur son secteur agricole (qui consomme la majorité de l’eau), sur la production électrique de son propre Barrage d’Assouan, et sur l’approvisionnement en eau potable dans les grandes métropoles. L’Égypte craint que le remplissage rapide du GERD (cinq à sept ans) ne coïncide avec une période de faibles précipitations, ce qui réduirait drastiquement le niveau d’eau. La position égyptienne est simple : le maintien du débit historique, estimé à 55,5 Mm³ par an, est une ligne rouge.
Le Soudan, initialement méfiant, a adopté une position plus ambiguë et fluctuante. Si le Soudan craint également une rupture de l’approvisionnement en eau, il pourrait aussi potentiellement bénéficier de la régulation des inondations, de la fourniture d’électricité éthiopienne à bas coût, et d’une sédimentation réduite pour ses propres barrages (ce qui prolonge leur durée de vie). Cependant, les risques hydrologiques, notamment la pression sur ses infrastructures existantes en cas de gestion erratique du réservoir, restent une préoccupation majeure.
Les risques du projet sont de nature à la fois technique et environnementale. Sur le plan environnemental, la modification du cycle naturel du Nil aura un impact sur la biodiversité du fleuve, la pêche, et l’écosystème de la Méditerranée. Les questions de la sécurité du barrage en cas de séisme ou d’attaque, bien que non avouées, sont également un facteur de tension régionale extrême. L’absence d’un accord contraignant sur le remplissage et l’exploitation rend la zone vulnérable à toute décision unilatérale.
L’arène géopolitique : Intérêts, alliances et inertie internationale
Le GERD est devenu le pivot des relations diplomatiques et stratégiques en Afrique de l’Est, révélant la complexité des alliances régionales et l’inertie, voire l’impuissance, des acteurs internationaux.
La position du Soudan est cruciale. Au gré des tensions politiques internes et des nécessités économiques, Khartoum a tantôt soutenu l’Égypte pour affirmer sa souveraineté face à l’Éthiopie, tantôt vu dans la coopération avec Addis-Abeba une opportunité de développement. La guerre civile soudanaise (post-2023) a temporairement mis les négociations en suspens, mais elle rend le Soudan encore plus vulnérable aux pressions éthiopiennes et égyptiennes, les deux voisins cherchant à sécuriser leur avantage stratégique.
Les puissances internationales sont impliquées, mais de manière contrastée. La Chine est un acteur essentiel, non seulement par ses financements et son ingénierie, mais aussi par son approche non interventionniste, qui convient parfaitement à l’Éthiopie. Ce soutien a permis à Addis-Abeba de contourner la pression occidentale. Les États-Unis, sous l’administration Trump notamment, ont tenté une médiation qui a échoué lamentablement, étant perçue par l’Éthiopie comme partiale en faveur de l’Égypte. L’Union Africaine (UA) a également pris le dossier en main, insistant sur une solution africaine au problème africain. Cependant, l’UA peine à imposer une médiation efficace face aux intérêts divergents et à la rigidité des positions nationales.
L’analyse des intranquillité des parties montre une divergence fondamentale : l’Éthiopie privilégie la souveraineté sur le développement, tandis que l’Égypte privilégie la sécurité sur le partage. La seule issue durable, comme l’a plaidé l’intellectuel sénégalais Léopold Sédar Senghor, est la « coopération solidaire » : une solution qui ne peut être imposée par une puissance extérieure, mais doit émaner d’un consensus tripartite qui reconnait l’interdépendance des trois nations.

Gérer l’hydro-hégémonie brisée
Le Barrage de la Renaissance est bien plus qu’un mur de béton ; il est la ligne de faille qui sépare l’ancienne hégémonie de l’Égypte sur le Nil de la nouvelle assertion de souveraineté de l’Éthiopie. L’article de presse et l’analyse académique doivent résister à la tentation de désigner un “camp des bons” ou un “camp des méchants”.
L’Éthiopie a un droit légitime à l’utilisation de ses ressources pour sortir sa population de la pauvreté et de l’obscurité, un impératif de développement. L’Égypte a un droit légitime à une sécurité hydrique qui conditionne la survie de sa nation, une préoccupation existentielle. L’enjeu n’est donc pas la légitimité du projet, mais la gestion éthique et responsable de son exploitation.
L’analyse critique montre que la solution réside dans un accord contraignant qui régisse non seulement le remplissage, mais surtout l’exploitation du barrage en période de sécheresse, avec des mécanismes de partage des données hydrologiques et des systèmes de compensation. Sans cet accord, le GERD restera une source de conflit chronique, capable d’embraser l’Afrique de l’Est. Le Barrage de la Renaissance restera alors, non pas le symbole de l’émancipation, mais un rappel brutal que la construction d’une nouvelle Afrique passe inéluctablement par la reconnaissance de l’interdépendance et l’abandon des vieilles logiques de domination. Il est temps de remplacer le diktat historique par la négociation équitable.

