Anton Wilhelm Amo (Amo Afer): Philosophie, identité africaine et injustice épistémique dans l’Europe des Lumières

Introduction

L’histoire canonique de la philosophie moderne européenne repose sur une exclusion silencieuse : celle de l’Afrique comme espace de production rationnelle du savoir. Dans ce récit, l’Africain est longtemps resté objet d’analyse, jamais sujet pensant. L’œuvre et la trajectoire d’Anton Wilhelm Amo (v. 1703–1759) constituent une réfutation radicale de cette construction idéologique.

Philosophe africain formé et enseignant dans les universités allemandes du XVIIIᵉ siècle, Amo signe ses travaux sous le nom de “Amo Afer”, affirmant explicitement son identité africaine au cœur même de l’espace intellectuel européen. Son cas pose une question centrale : comment une pensée philosophiquement rigoureuse peut-elle être simultanément produite, reconnue un temps, puis effacée pour des raisons extra-philosophiques ?

Cet article se propose d’analyser Amo comme figure clé de la modernité philosophique, mais aussi comme symptôme de l’injustice épistémique structurelle qui frappe les productions intellectuelles africaines.

Contexte historique et trajectoire biographique

Anton Wilhelm Amo naît sur la côte de l’actuel Ghana, dans une région affectée par les réseaux commerciaux européens et la traite négrière. Enfant, il est transféré en Allemagne et intégré à une famille aristocratique. Ce déplacement, issu d’un système de domination, ouvre paradoxalement l’accès à une formation universitaire complète.

Amo étudie dans plusieurs centres majeurs de la philosophie allemande :

Halle, bastion du piétisme et du rationalisme,

Wittenberg, héritière de la tradition luthérienne,

Iéna, foyer intellectuel actif des Lumières allemandes.

Il y reçoit une formation approfondie en :

• philosophie rationnelle,

• droit,

• logique,

• métaphysique,

• sciences naturelles.

Amo ne se contente pas d’être étudiant : il enseigne, soutient des thèses publiques et participe aux débats philosophiques contemporains. Sa position n’est donc ni marginale ni symbolique : il est un acteur réel du champ philosophique européen.

“Amo Afer” : identité, signature et geste philosophique

La décision d’Amo de signer ses travaux “Amo Afer” mérite une attention particulière. Dans un espace intellectuel où l’universalisme proclamé cohabite avec une hiérarchisation raciale implicite, cette signature constitue un acte philosophique en soi.

Le terme Afer, en latin, signifie “Africain”. En l’adoptant :

• Amo refuse l’effacement identitaire exigé par l’assimilation,

• il affirme que l’africanité n’est pas incompatible avec la rationalité,

• il inscrit l’Afrique dans la production du savoir universel.

Ce geste rompt avec l’idée selon laquelle l’accès à l’universalité supposerait l’abandon de toute particularité culturelle ou historique. Amo montre, par sa simple présence intellectuelle, que l’universel n’est pas l’exclusivité européenne.

L’œuvre philosophique : rigueur conceptuelle et critique du dualisme

1. De humanae mentis apatheia (1734)

Dans sa dissertation la plus célèbre, Amo s’attaque à une question centrale de la philosophie moderne : le rapport entre l’esprit et le corps. Il critique implicitement le dualisme cartésien, en particulier l’idée selon laquelle l’esprit serait sujet aux sensations corporelles.

Amo soutient que :

• la sensation appartient au corps vivant organisé,

• l’esprit est une substance pensante, non sensible,

• confondre sensation et pensée relève d’une erreur catégorielle.

Cette position n’est ni marginale ni naïve. Elle s’inscrit dans les débats métaphysiques les plus techniques de son temps et témoigne d’une maîtrise rigoureuse de la logique philosophique moderne.

2. Tractatus de arte sobrie et accurate philosophandi (1738)

Dans ce traité méthodologique, Amo développe une réflexion sur la manière correcte de philosopher. Il insiste sur :

• la précision conceptuelle,

• la sobriété argumentative,

• la discipline du raisonnement,

• le refus des confusions métaphoriques.

Ce texte montre qu’Amo ne se limite pas à une intervention ponctuelle : il propose une méthodologie philosophique générale, pleinement intégrée à l’esprit des Lumières.

Amo et la modernité : inclusion formelle, exclusion réelle

Malgré la reconnaissance initiale de ses compétences, Amo disparaît progressivement du champ académique européen. Cette marginalisation ne s’explique ni par un manque de rigueur ni par une insuffisance théorique.

Elle s’explique par une contradiction structurelle :

• l’Europe des Lumières proclame l’universalité de la raison,

• mais refuse d’en assumer les conséquences lorsque cette raison est incarnée par un Africain.

Amo devient ainsi une anomalie idéologique. Sa présence rend visible l’artificialité des hiérarchies raciales sur lesquelles repose une partie de la modernité européenne. L’effacement devient alors une solution politique au problème philosophique qu’il pose.

Anton Wilhelm Amo et l’injustice épistémique

Le cas Amo illustre de manière exemplaire ce que l’on peut qualifier d’injustice épistémique :

Injustice testimoniale : sa parole philosophique est sous-évaluée en raison de son origine.

Injustice herméneutique : son existence ne trouve pas de place stable dans les cadres interprétatifs dominants.

Effacement archivistique : ses œuvres sont peu transmises, peu traduites, peu enseignées.

Cet oubli n’est ni neutre ni accidentel. Il participe à la construction d’un récit où l’Afrique est absente de la généalogie de la raison moderne.

Amo Afer et le projet Kamademia

Kamademia s’inscrit dans une continuité intellectuelle directe avec Amo Afer. Le projet vise à :

• restaurer les généalogies africaines du savoir,

• déconstruire les récits d’exclusion,

• produire une pensée critique, rigoureuse et autonome.

Amo incarne une figure fondatrice pour toute réflexion sur :

• la souveraineté intellectuelle africaine,

• la critique de l’universalisme abstrait,

• la reconstruction d’une épistémè africaine consciente de son histoire.

Conclusion

La marginalisation d’Anton Wilhelm Amo n’est pas un oubli innocent, mais un symptôme structurel de la modernité occidentale. Le réhabiliter, c’est réparer une chaîne de transmission brisée.

Anton Wilhelm Amo rappelle une vérité fondamentale :

l’Afrique n’a jamais été absente de la pensée mondiale ; elle a été rendue invisible.

Le réintégrer dans l’histoire de la philosophie ne relève pas d’un geste symbolique ou militant, mais d’une exigence de rigueur historique et conceptuelle. Amo Afer n’est pas une exception exotique : il est la preuve que l’effacement de la pensée africaine est une construction politique.

Réhabiliter Amo, c’est ouvrir la voie à une pensée africaine qui ne demande ni permission ni reconnaissance, mais qui s’affirme par sa propre rationalité.

Penser l’Afrique, par l’Afrique, depuis l’Afrique, pour l’universel.

Amo Afer.

Sources

• Amo, Anton Wilhelm — De humanae mentis apatheia, 1734.  

• Amo, Anton Wilhelm — Tractatus de arte sobrie et accurate philosophandi.  1738 — version en français sous le titre Traité de l’art de philosopher avec précision et sans fioritures, textes originaux traduits, annotés et commentés par Simon Mougnol, Paris, L’Harmattan, 2013.

• Amo, Anton Wilhelm — Anton Wilhelm Amo’s Philosophical Dissertations on Mind and Body (ed. Oxford University Press).  

• Dauvois, Daniel — Anton Wilhelm Amo : une philosophie de l’implicite, Présence Africaine, 2020.  

• Gharmoul, Driss — Anton Wilhelm Amo : lumière noire. Pour un universalisme réconcilié, L’Harmattan, 2021.  

The Faculty of Sensing: Thinking With, Through, and by Anton Wilhelm Amo, Kunstverein Braunschweig / Mousse Publishing, 2021.  

• Sarè, Constant Kpao — Le philosophe noir des Lumières Anton Wilhelm Amo, vu à travers la fiction littéraire, Peter Lang, 2018.  

• Brentjes, Burchard — Anton Wilhelm Amo : der schwarze Philosoph in Halle.  

Anthony William Amo : sa vie et son œuvre, Teham éditions, 2016.  

• Stanford Encyclopedia of Philosophy — Anton Wilhelm Amo (online).

• Routledge Encyclopedia of Philosophy — Amo, Anton Wilhelm (c.1703–56).  

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