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ANSAROUL ISLAM:L’ORIGINE DE LA MENACE

Les peuls, qui constituent une part importante de la population du Burkina Faso, sont originaires des régions situées le long du fleuve Sénégal. Leurs mouvements migratoires à travers l’Afrique de l’Ouest ont été déterminés par trois facteurs principaux : Le pastoralisme, la diffusion de l’islam et la création d’États musulmans aux 18e et 19e siècles. Par exemple, l’empire du Macina, également connu sous le nom de Diina, était un empire théocratique peul qui a vu le jour au début du 19e siècle dans la région du fleuve Niger, dans l’actuel Mali. Il a été fondé en 1818 par le marabout peul Sékou Amadou de la famille Barry. Sékou était un chef religieux et politico-militaire qui a réussi à unifier plusieurs groupes communautaires dans la région et à établir un État centralisé avec une structure politique et sociale basée sur la loi islamique (charia). Cependant, dans le cadre de son expansion vers le sud, l’empire du Macina a été attaqué en 1862 par les forces de l’empire Toucouleur, dirigées par El Hadj Omar Tall. L’empire du Macina fut finalement détruit en 1868, lorsque les troupes de Toucouleur s’emparèrent de la capitale Hamdallaye. La chute de l’empire a marqué la fin de l’indépendance politique et religieuse des Peuls dans la région et a établi la domination brève des Toucouleurs sur une grande partie du Mali (Bâ, 1962).

Néanmoins, l’empire du Macina a durablement marqué l’histoire et la culture de la région ouest africaine. Il est considéré comme un exemple important de l’organisation politique et religieuse des Peuls au 19e siècle et influence encore aujourd’hui les mouvements politiques et religieux dans la région. La Diina s’étendait sur une grande partie du centre du Mali, y compris le delta intérieur du Niger. Il était organisé en sept provinces dirigées par des chefs locaux (Amiiru) et gouvernées selon les principes islamiques.

Les sept provinces étaient le Macina, situé sur la rive gauche du fleuve Niger ; le Jenneri rassemblant la ville de Djenné et les contrées environnantes entre le Niger et le Bani, s’étendant du Sanary au Fakala et du Murari au Sèbèra ; le Kunari, situé au nord-est de Mopti ; le Fakala, situé au sud de Kunari entre les falaises de Bandiagara et les rives du Bani ; le Gimballa ou Nabbé é Duudé comprenant Fittuga, Farimaké et le Haussa Kattawal. Cette province était mal contrôlée par la Diina en raison de la présence des Maures et de certains groupes Touareg qui refusaient de reconnaître l’autorité des Peuls. Les deux autres provinces étaient Tombouctou et le Jelgoogi, situé dans le nord du Burkina Faso, à proximité du royaume mossi du Yatenga (Bâ, 1962).

Ainsi, au Burkina Faso, les Peuls ont pu constituer des émirats et des chefferies dans des régions comme Jelgoogi et Liptako au nord, Barani et Dokui à l’ouest. C’est sur les lieux de ces anciennes entités politiques, qui correspondent aujourd’hui aux régions administratives du Sahel, du Nord et de la Boucle du Mouhoun, que l’on trouve une grande concentration de populations peules au Burkina Faso. Ces régions sont devenues des foyers où les Peuls se sont installés en grand nombre. En tant que peuple de bergers, les Peuls ont apporté leurs connaissances en matière d’élevage dans ces régions et ont ainsi contribué à l’économie locale. Leur djihad contre les autochtones Kurumba, Songhaï ou Gourmantché a également joué un rôle important dans la diffusion de la religion dans le pays (Issa, 2014).

La fondation de l’empire du Macina et l’extension de sa domination à la région nord de l’actuel Burkina Faso ont entraîné de profonds changements sociaux, culturels et politiques pour les populations non peule et hostiles à la conversion à l’islam. Parmi les conséquences de cette influence figure la structure sociale très particulière de la société islamique peule, caractérisée par la distinction entre les Rimaybe et les peuls considérés comme “nobles” par essence (Bâ, 1962). En ce qui concerne les Rimaybe, ils sont les descendants de la population autochtone qui a été réduite de force en esclavage par les Peuls en raison de leur refus de se convertir à l’islam durant l’invasion de la région. Ces derniers constituent la majorité de la population de l’actuelle province du Soum. Pourtant, les trois chefs peuls de Djibo, de Baraboulé et de Tongomayel, qui détiennent l’autorité dans la région, s’accrochent à l’idée que les Rimaybe restent leurs esclaves (Le Cam, 2017).

Cependant, la montée en puissance de figures comme Kouffa, qui prône au contraire l’égalité entre les différentes communautés, et plus récemment Ibrahim Malam Dicko, a suscité l’intérêt et le soutien des Rimaybe. Le discours émancipateur de Malam a contribué à gagner les faveurs de ce groupe de population marginalisé depuis des siècles. Pour autant, les dirigeants peuls ont commencé à percevoir Malam comme une menace pour leur pouvoir. Ils ont vu en lui quelqu’un qui tentait de semer la discorde et de saper leur autorité.

La province du Soum est l’une des 45 provinces du Burkina Faso et se situe dans la région du Sahel, avec pour chef-lieu la ville de Djibo. La province du Soum est limitrophe du Mali à l’ouest et du Niger à l’est. Elle s’étend sur une superficie de plusieurs milliers de kilomètres carrés et abrite une population de diverses origines communautaires. En tant que chef-lieu de la région du Soum, Djibo est le centre administratif, économique et commercial de la province. La ville offre des services de base tels que des administrations publiques, des établissements d’enseignement, des centres de santé et des marchés. La ville de Djibo abrite une population de près de 60.000 personnes réparties sur une immense superficie de près de 10.000 Km2. Les habitants de la province appartiennent principalement aux communautés peule, Sonraï, mossi et Bella, qui cohabitent de manière solidaire dans 214 villages dispersés dans 9 communes. Parmi ces communes, quatre ont une frontière commune avec le Mali, à savoir Koutoukou, Diguel, Baraboulé et Nassoumbou (Ardjouma & Somé, 2006).

Avant même la montée du djihadisme, les habitants de Djibo étaient déjà confrontés à des défis majeurs pour assurer leur survie, notamment en raison des effets négatifs du changement climatique. Les conditions climatiques sont devenues de plus en plus hostiles, affectant l’agriculture, l’élevage et les autres moyens de subsistance de la population. Les sécheresses récurrentes, la fluctuation des précipitations et l’appauvrissement des terres arables ont posé des difficultés supplémentaires aux habitants qui luttaient déjà pour leur survie (Kabore, 2019).

Malheureusement, la situation s’est encore détériorée avec l’émergence de la menace djihadiste. Les préparatifs de la célébration du Maoulid en 2016 ont été assombris par les menaces des djihadistes, qui considèrent cette célébration comme une innovation blâmable en islam. Leur menace d’une attaque visant à empêcher la tenue de cet événement a créé un climat de peur et d’insécurité parmi les habitants de la région (Sounaye & Lucchese, 2021).

La célébration du Mawlid, également connue sous le nom de Mawlid ennabawi, a lieu le douzième jour de Rabi al-awwal, le troisième mois du calendrier musulman. Également appelée “Gamou” au Sénégal, “Aïd al Mouled” au Maroc, “Mawlid an Nabi” ou “Milad an-Nabi” en Égypte, et “Mevlid Kandili” en Turquie, cette fête est célébrée dans toutes les communautés musulmanes, tant sunnites que chiites, à travers le monde. Pourtant, le Mawlid fait l’objet d’une controverse théologique depuis des siècles quant à sa légitimité (Rachida, 2017).

Certains Ouléma et savants de la tradition considèrent cette célébration comme une innovation blâmable (bid’a), tandis que d’autres y voient une occasion de méditer sur la vie du Prophète et de multiplier les actes de charité en suivant l’exemple de Muhammad. Contrairement aux grandes fêtes canoniques telles que l’Aïd el-Fitr et l’Aïd el-Adha, le Mawlid n’a jamais été célébré du vivant du Prophète, ni par ses compagnons, ni par les premiers musulmans.

Les plus anciennes références au Mawlid remontent aux premiers siècles de l’islam, mais il ne s’agissait pas d’une célébration officielle à l’époque. On rapporte que la maison du Prophète, considérée comme un lieu béni, ouvrait ses portes au public tous les lundis du mois de Rabi al-awwal. Les fidèles s’y rendaient traditionnellement pour visiter et formuler des prières à l’endroit où vivait le Prophète (Rachida, 2017).

Dans le contexte mentionné précédemment, c’est cette célébration symbolique du Maoulid à Djibo qui était menacé d’une attaque djihadiste. En règle générale, les mouvements djihadistes du sahel considèrent souvent certaines pratiques dite religieuses, le Maoulid, comme étant en contradiction explicite avec le message de l’islam. En conséquence, Ils les considèrent comme bid’a, une hérésie et tentent de les empêcher par le prêche puis par la violence en s’appuyant sur le concept coranique de “Amr bil Ma’rouf wan Nahyi anil Mounkar”.

Ce concept coranique signifie ordonner le bien et interdire le mal, et implique l’utilisation de sa force de persuasion et de tous les moyens à sa disposition (dont la violence) pour répandre le bien parmi la Oumma (la communauté musulmane), les exhorter à la droiture et combattre le mal et tout ce qui est hérésie. Il s’agit d’un devoir primordial qui peut prendre différentes formes, dans le but ultime de répandre le bien et de combattre le mal. Tout musulman et toute musulmane est donc tenu(e) de s’engager dans cette voie en fonction de ses capacités (Amélie, 2021).

Les djihadistes d’Ansaroul Islam, avec à leur tête Malam Dicko, qui menaçaient le Maoulid, s’appuyaient ce principe pour défendre leur discours de l’islam. Ils s’engagent dans un combat pour promouvoir le bien et combattre ce qu’ils considèrent comme le mal. Le même principe, associé à celui de Mujaddid (réformateur religieux), a été utilisé pour légitimer religieusement les djihads peuls du 19e siècle. Ces guerres ont été menés par les Peuls dans le but d’assurer les meilleures terres pour le pastoralisme, la diffusion de l’islam et la création d’États musulmans (Bâ, 1962).

Avertis de la possibilité d’un attentat, les services secrets burkinabés ont réagi rapidement et avec une grande vigilance face à la menace, en décrétant l’alerte maximale dans les lieux de culte et autres lieux de rassemblement. L’objectif exact de cette menace terroriste est toutefois resté entouré de mystère jusqu’au moment décisif.

Un groupe d’une quarantaine d’hommes armés en provenance de Mondoro au Mali est arrivé à Djibo, s’est dispersé et s’est installé dans une forêt proche du village de Bouroubouta. Cette position, qui se confond presque avec le village lui-même, leur a servi de base pour des opérations de reconnaissance afin de recueillir les informations dont ils avaient besoin (Le Cam, 2017). Le matin du 16 décembre 2016, les habitants de Nassoumbou (province du Soum) ont été réveillés par le fracas des armes à feu. Un groupe de 40 personnes avait lancé une attaque contre la base du Groupement des forces armées anti-terroristes (GFAT), un bataillon de gendarmes et de militaires burkinabè. Ces forces avaient été déployées à la frontière avec le Mali dans le cadre de l’opération Serval, lancée en janvier 2013. L’attaque a été menée par des membres d’Ansarul Islam et des éléments de la brigade malienne Serma, rattachée à la katiba Macina. Selon l’International Crisis Group, l’État islamique dans le Grand Sahara aurait également participé à l’attaque (Manni, 2017).

L’implication de membres d’Ansarul Islam, de la brigade malienne Serma affiliée à la Katiba Macina du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans et peut-être de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) dans l’attaque de Nassoumbou renforce la thèse, défendue par certains auteurs, d’une stratégie globale du djihad en Afrique de l’Ouest. Cette coalition entre les principaux mouvements djihadistes du Sahel souligne une possible coordination et coopération entre ces groupes, illustrant ainsi une menace plus large et coordonnée dans la région. Ces groupes capitalisent sur la religion ainsi que sur les faiblesses sécuritaires, économiques et politiques des pays de la région pour étendre leur influence et mener des opérations conjointes telles que l’attaque susmentionnée.

Toutefois, nous constatons aussi que les objectifs et la dynamique propre de chaque groupe peuvent différer et les alliances peuvent être fluctuantes et évolutives. L’évolution de la situation sécuritaire et l’analyse des différents acteurs impliqués dans ces attaques nécessitent une évaluation continue et une compréhension nuancée de la situation complexe dans la région du Sahel.

Pour mener à bien leur attaque, les djihadistes ont utilisé des véhicules tels qu’un pick-up et des motos. Ils étaient équipés de lance-roquettes et de fusils Kalachnikov. Le combat a duré environ une heure et demie, au cours de laquelle la plupart des soldats burkinabés ont pris la fuite dès le début de l’attaque, ne laissant qu’une vingtaine de soldats pour résister. Ainsi, les djihadistes ont réussi à prendre le contrôle du camp ainsi que des véhicules, des armes et des équipements militaires avant de se retirer en territoire malien. Au cours de l’attaque, plusieurs véhicules militaires, dont un char Bastion, ont été détruits par les assaillants (Le Cam, 2017; Manni, 2017).

Après l’attaque, des responsables gouvernementaux et des fonctionnaires des villages environnants, comme Souboulé et Gambiri, ont commencé à se replier dans des villes plus au sud du pays. L’organisation Ansaroul Islam a ensuite revendiqué l’attaque sur son compte Facebook à la stupeur de tous, affirmant qu’elle en était responsable (Sounaye & Lucchese, 2021).

Cette attaque a marqué un tournant dans la situation sécuritaire de la région du Soum et a renforcé les inquiétudes concernant la présence et les activités des groupes djihadistes au Burkina Faso. Les autorités locales et les forces de sécurité doivent encore redoubler d’efforts pour répondre à la menace croissante et assurer la protection de la population civile.

Lecture recommandées

Thomas, F. (2021). Naissance et expansion du Djihadisme au Sahel. Sécurité globale, 7-15.

Hamidou, T. (2017). Lutte contre le terrorisme: le Soum, une tragédie silencieuse. Récupéré sur https://islam. domains. uflib. ufl. edu/s/bf/item-set/6577

Bâ, A. H. (1962). L’empire peul du Macina : 1818-1853. Paris: Mouton.

Issa, C. (2014, vol. 1, no 002.). ISLAM ET ÉCONOMIE AU BURKINA FASO Relations et enjeux. Sciences Humaines.

Le Cam, M. (2017, Avril 11). Comment est né Ansaroul Islam, premier groupe djihadiste de l’Histoire du Burkina Faso. Récupéré sur Le Monde: https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/04/11/comment-est-ne-ansaroul-islam-premier-groupe-djihadiste-de-l-histoire-du-burkina-faso_5109520_3212.html

Patrick, D. (1996). Les évolutions dans l’occupation de l’espace et l’utilisation des ressources en zone agro-pastorale sahélienne. Le cas de la province du Soum, au Nord du Burkina Faso. Thèse de doctorat: Université de Provence.

Ardjouma, O., & Somé, L. (2006). La croissance urbaine au Burkina Faso.” Rapport d’analyse des données du Recencement Général de la population et de l’habitat de (2006). Ouagadougou.

Kabore, P. N. (2019). Perceptions du changement climatique, impacts environnementaux et stratégies endogènes d’adaptation par les producteurs du Centre-nord du Burkina Faso. VertigO, vol. 19, no 1.

Sounaye, A., & Lucchese, C. (2021). Révolution salafiste en Afrique de l’Ouest. Politique Africaine, no 1-2, 403-425.

Rachida, C. (2017). La célébration de la naissance du Prophète (al-Mawlid al-nabawî): aperçus d’une fête musulmane non canonique. Archives de sciences sociales des religions, 177-194.

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